Le sacro-saint âge de la retraite

Quand les politiques nous soumettront-ils enfin une réforme de la prévoyance professionnelle qui n’ait pas peur d’appeler un chat un chat et qui apporte une réponse aux vraies questions? Le problème de fond de notre système de prévoyance vieillesse réside dans la fixité de l’âge de la retraite officiel alors même que l’espérance de vie s’allonge. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’un système dans lequel le nombre des payeurs ne cesse de diminuer par rapport au nombre des ayants droit va financièrement dans le mur s’il n’adapte pas ses prestations. Nous savons que l’évolution démographique ne fera qu’accentuer ce déséquilibre à l’avenir, et que choisir de mettre un emplâtre sur une jambe de bois ne pourra pas régler durablement le problème.

Si nous adoptons l’élément central de la dernière proposition officielle comme modèle, la taxe sur la valeur ajoutée atteindra des niveaux indigestes. Pour sortir de l’ornière, il suffirait d’abandonner le sacro-saint âge de 65 ans et de lier l’évolution de cette valeur à celle de l’espérance de vie. D’ailleurs, la Suisse est l’un des rares pays d’Europe à n’avoir pas encore relevé l’âge de la retraite au-dessus de 65 ans.

Ce qui est particulièrement irritant à mes yeux, c’est que, tant dans la réforme Prévoyance vieillesse 2020 rejetée que dans la dernière proposition du Conseil fédéral, les augmentations de rentes n’ont été abordées que sous l’angle du relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Certes, les arguments pertinents dans ce sens ne manquent pas, mais cette uniformisation n’apporte qu’un soulagement financier temporaire. Elle ne constitue pas la clé de voûte d’une solution durable. En même temps, toute réforme se heurte inévitablement à une forte opposition, comme le prouvent les réactions à la récente proposition du Conseil fédéral: d’un côté, les débats sur la discrimination des femmes au travail ou sur l’égalité salariale entre hommes et femmes – deux thèmes qui n’ont rien à voir avec la réforme de la prévoyance vieillesse – ont fait rage; de l’autre, les décideurs politiques se sont sentis obligés de prendre des mesures compensatoires afin qu’une telle réforme ait ne serait-ce qu’une infime chance de passer l’épreuve des urnes.

Or ces compensations souvent hors sujet compliquent ou renchérissent inutilement le coût des réformes. Adapter la prévoyance vieillesse est une tâche politique suffisamment ardue pour qu’elle ne soit pas parasitée par des questions d’égalité de traitement ou d’autres controverses du même genre. Dans le sens d’une pesée politique des intérêts, je proposerais de renoncer à cette uniformisation dans la prochaine réforme. Je pense que toutes les forces devraient au contraire se concentrer sur l’essentiel: un relèvement progressif de l’âge de la retraite pour les hommes comme pour les femmes. Au lieu de foncer bille en tête dans la prochaine phase de débats sur la réforme avec une proposition du même acabit (et tout aussi peu ciblée) que celle de Prévoyance vieillesse 2020, il vaudrait la peine, à mon avis, d’envisager une réorientation fondamentale de la réflexion. Pourquoi le Conseil fédéral n’expose-t-il pas enfin et sans détour l’implacable réalité, à savoir que l’âge de la retraite à 65 ans ne pourra pas durer éternellement et qu’il n’est même pas réaliste à moyen terme? Pourquoi ne dit-il pas clairement que – à moins de vouloir nous engager tous les dix ans dans un combat pour une réforme – seul un modèle proposant une adaptation progressive et, autant que faire se peut, automatique de l’âge de la retraite à l’augmentation de l’espérance de vie permettra d’attaquer le problème à la racine.

Pour aider une telle approche à passer la rampe, il importe de calmer les inquiétudes de nombreux citoyens et citoyennes à l’aide d’arguments fondés. Ainsi, face à la crainte – parmi les plus souvent exprimées – qu’il n’y ait pas assez de places de travail pour les seniors, nous pouvons expliquer, à côté des arguments économiques, que de plus en plus de «babyboomers» partiront à la retraite ces prochaines années et que la proportion des plus de 65 ans en regard de la population active croîtra massivement. Autrement dit, la main-d’œuvre diminuera en continu. Et, étant donné qu’une augmentation de l’immigration comme réponse à ce phénomène n’a guère de chances d’être acceptée politiquement, il est fort probable que les employeurs développeront un intérêt croissant pour la main-d’œuvre âgée au cours de la prochaine décennie. Ce n’est là qu’un exemple de la manière de déconstruire les inquiétudes et d’affûter les arguments en faveur d’un relèvement de l’âge de la retraite. À cet égard, un récent sondage révèle que le noyau dur des opposants au relèvement de l’âge de la retraite semble lentement s’effriter et prendre conscience qu’une telle réforme est incontournable.

Une réforme de fond prendra probablement plus de temps pour aboutir, mais présentera l’avantage d’offrir une vraie solution à long terme. La première étape pour y parvenir consiste à mon sens à renoncer une bonne fois pour toutes à associer le relèvement de l’âge de la retraite à l’harmonisation de l’âge de la retraite des femmes. Pour assurer la solidité de notre prévoyance vieillesse, je pense qu’il serait beaucoup plus judicieux de relever l’âge de la retraite des hommes à 67 ans et celle des femmes à 66 ans au cours de ces dix prochaines années.